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La Cinquième Suisse

En quête d’espérance – l’émigration suisse en Argentine

Argentine, 19/04/2019 parSteven Sohn

Esperanza – «Espérance», tel est le nom plein de promesses de ce lieu où l’émigration suisse suivit son cours en Argentine. Car c’est pleins d’espoir que les innombrables hommes et femmes suisses s’établirent dans cette ville à partir de 1857, pour fuir la misère et l’absence de perspectives dans leur propre pays. C’est ici que débuta la longue et turbulente histoire de l’émigration suisse vers l’Argentine, qui marqua même les relations argentino-suisses jusque dans les plus hautes sphères gouvernementales.

Nous pouvons certes remonter le cours de l’émigration suisse vers l’Argentine jusqu’au 17ème siècle où une poignée d’ecclésiastiques et de soldats foula pour la première fois le sol argentin. Néanmoins, l’émigration de masse ne débuta que dans les années 1850 pour se poursuivre jusqu’à l’aube de la seconde guerre mondiale.

À cette époque, un très grand nombre de citoyennes et citoyens suisses vivaient dans une grande précarité. En effet, la Confédération helvétique comptait encore parmi les pays les plus pauvres et sous-développés d’Europe et ce, jusqu’au 20ème siècle. Ce pays des Alpes avait été touché de plein fouet par le changement structurel induit par l’industrialisation et l’internationalisation, les régions montagneuses les plus retranchées souffrant tout particulièrement de la pauvreté et de la faim. Des milliers de femmes et d’hommes suisses n’eurent alors d’autre choix que de quitter leur terre d’origine pour tenter leur chance ailleurs, notamment en Argentine.

 

Rattrapés par la dure réalité

Très vite, les émigrés suisses réalisèrent que la vie dans ce no man’s land argentin ne serait pas forcément plus simple. De nombreuses familles de paysans, les pionniers de l’émigration suisse, étaient éleveurs de bétail depuis plusieurs générations. En Argentine cependant, elles durent se consacrer en priorité aux cultures, un changement qui s’avéra difficile en raison de leur manque d’expérience.

De nombreuses familles échouèrent et prirent alors le chemin du Brésil, du Chili ou encore des États-Unis. Certains décidèrent même de rentrer en Suisse. L’exploitation des sols de la forêt vierge de Misiones ou de Santa Fé ainsi que des steppes de Córdoba, trois des provinces dans lesquelles beaucoup d’émigrés suisses s’établirent, se révéla trop exigeante. Le climat humide et moite de nombreuses régions rendait une acclimatation rapide encore plus difficile. Vinrent s’ajouter à cela des maladies graves, la violence et le manque d’infrastructures.

Destination pour beaucoup d’émigrant-e-s suisses: Misiones, au nord-est de l’Argentine | Oscar Fava @ Wikimedia Commons

 

Une situation gagnant-gagnant pour l’Argentine comme pour la Suisse (?)

Tout aussi pénible que fut la situation pour beaucoup d’émigrés, il n’en reste pas moins que l’Argentine comme la Suisse profitèrent de cette vague de migration. La Confédération helvétique put ainsi se débarrasser de ses cas sociaux, soulager ses finances et atténuer les tensions sociales. L’Argentine poursuivit de son côté une politique de développement conséquente: ce pays encore relativement jeune profita d’une main d’œuvre énergique qui contribua à rendre les zones les plus dépeuplées cultivables et favorisa donc l’essor de l’agriculture. Le gouvernement argentin voulant «civiliser» ces régions, il recruta en priorité des Européens, dont les émigrants suisses, mettant en contrepartie à leur disposition de généreuses terres agricoles à des conditions extrêmement favorables.

Une fois les difficultés des débuts surpassées, les Suisses établis purent finalement récolter les premiers fruits de leur travail. Certains d’entre se reconvertirent plus tard dans l’élevage et la production laitière et devinrent bientôt des producteurs convoités. La ville de San Jerónimo Norte fondée par les Suisses, par exemple, est restée jusqu’à aujourd’hui l’une des principales régions laitières d’Argentine. À Línea Cuchilla (aujourd’hui: Ruiz de Montoya), dans la province de Misiones où beaucoup d’émigrants suisses s’essayèrent en vain à la culture, on trouve toujours l’Instituto Línea Cuchilla, un lycée technique agricole réputé.

L’émigration suivit ainsi son cours. Entre 1850 et 1939, près de 40’000 citoyennes et citoyens suisses furent attirés vers les vastes plaines argentines de la Pampa, faisant de ce pays la deuxième terre d’accueil de migrants la plus importante de l’époque, devant même le Canada et le Brésil.

Émigrant-e-s suisses au travail dans la province de Misiones | Swissinfo

 

L’influence croissante sur les relations diplomatiques argentino-suisses

L’influence exercée par cette communauté suisse en pleine croissance sur les relations interétatiques se fit toujours plus ressentir et caractérise aujourd’hui encore les relations bilatérales Suisse-Argentine, dans les bonnes comme dans les mauvaises circonstances. Les relations bilatérales s’intensifièrent dans un premier temps: le premier consulat de la Suisse ouvrit à Buenos Aires en 1831 et fut suivi en 1891 par la première représentation diplomatique de la Confédération sur le continent sud-américain.

Mais à peine quelques années plus tard, sur fond de la guerre civile de Santa Fé (1893), le Conseil fédéral envisagea de rompre à nouveau les relations diplomatiques. Des émigrants suisses avaient combattu activement aux côtés des rebelles contre le gouvernement de province, pour protester contre l’instauration de nouveaux impôts et obtenir plus de droits de participation. Cette implication entacha les relations bilatérales à tel point que nous ne pouvons reparler d’une hésitante normalisation des relations qu’à partir de 1896.

Malgré cette crise passagère, les relations continuèrent de se tisser de manière fructueuse tout au long du 20ème siècle. Pour témoigner de ces excellents rapports, citons par exemple les mandats de protection d’Allemagne, du Japon et de la France de Vichy que la Suisse offrit aux Argentins pendant la seconde guerre mondiale. Plus tard également, la Suisse défendit les intérêts argentins, notamment à Cuba. Pendant la guerre des Malouines, elle assura même cette fonction pour la Grande Bretagne en Argentine; une remarquable preuve de confiance.

 

La fin d’une époque

Lorsque la seconde guerre mondiale éclata en 1939, la vague d’émigration finit par s’interrompre pour ne plus jamais reprendre: en dehors de l’Europe, les États-Unis, le Canada ou l’Australie devinrent des terres d’exil privilégiées et damèrent récemment le pion à l’Argentine. De plus, au fil des années, de nombreux hommes et femmes suisses quittèrent l’Argentine pour un autre pays. D’autres choisirent même de rentrer en Suisse, notamment en raison de la grave crise économique et des troubles sociaux sévissant en Argentine à l’aube du 21ème siècle.

Cependant, pas moins de 15 000 hommes et femmes suisses vivent aujourd’hui encore en Argentine et constituent ainsi la plus importante colonie suisse d’Amérique du sud. De nombreux citoyens suisses continuèrent aussi à se rendre en Argentine pour des raisons professionnelles et entretiennent aujourd’hui encore d’étroites relations avec ce pays d’Amérique du Sud. Certains de leurs enfants y vivent d’ailleurs toujours.

L’héritage de l’émigration est resté palpable: les lieux investis par les émigrants suisses existent toujours aujourd’hui et sont même devenus, pour certains, de véritables petites villes. Quand on se rend dans l’une de ces Colonias Suizas, il n’est pas rare de rencontrer des gens au nom typiquement suisse, tel que Flückiger, Minder ou Schär. Dans certaines villes comme San Jerónimo Norte, fondée en 1858 par des citoyens du Haut-Valais, on peut même encore entendre l’accent typique de l’allemand du Valais. En effet, beaucoup de citoyennes et citoyens suisses d’Argentine s’opposèrent aux tentatives d’hispanisation du siècle dernier et conservèrent leur héritage culturel suisse. Cela s’exprime aussi à travers les nombreux clubs suisses, les multiples fêtes folkloriques et la présence d’habitations inspirées des chalets, des spécialités culinaires telles que les rösti ou même du cor des Alpes. Le sentiment d’appartenance au pays d’origine est remarquablement fort dans de nombreux endroits.

La maison de la communauté suisse à Oberá (Province de Misiones) | Leandro Kibisz @ Wikimedia Commons

Les relations bilatérales Suisse-Argentine sont elles aussi très étroites et bienveillantes. De tous les États d’Amérique du Sud, l’Argentine est le quatrième partenaire commercial de la Suisse et le deuxième marché d’exportation le plus important. Sur le plan politique également, les échanges sont soutenus: rien qu’en 2018, plusieurs conseillers fédéraux se sont rendus en Argentine. En outre, d’intenses négociations sont actuellement en cours, sur une zone de libre-échange avec Mercosur, l’espace économique sud-américain rattaché aussi à l’Argentine. L’amitié entre la Suisse et l’Argentine devrait donc aussi se renforcer et s’intensifier à l’avenir.

 

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